« Le modèle du jobsharing est d’autant plus attractif aujourd’hui que le numérique en facilite sa pratique. » Irenka Krone

Photo d'Irenka Krone

Propos recueillis par Judy Raffray

Le jobsharing, vous connaissez ? Cette forme d’emploi flexible, dans laquelle un binôme voire un trinôme se partage un poste à temps plein, est répandue au Royaume-Uni, en Allemagne et surtout en Suisse. House of Cadres a rencontré Irenka Krone, organisatrice du plus grand colloque international sur le jobsharing, Job&Top Sharing 2017, qui aura lieu le 6 Novembre 2017 à Bâle en Suisse. Elle nous présente cette forme d’emploi innovante, en nous expliquant ses atouts et ses disparités de développement en Europe.

Pouvez-vous nous raconter votre expérience personnelle du jobsharing ?

J’ai commencé à travailler en jobsharing il y a 9 ans au Secrétariat à l’économie suisse (SECO – l’équivalent du ministère de l’économie en France) dans un poste international  de responsable de programme, dans le domaine de la coopération et du développement. Je partageais mon poste avec ma collègue, Anne Chambrier : nous gérions en jobsharing des projets de coopération dans dix pays, de l’Asie centrale au continent africain en passant par des pays d’Europe de l’Est. Quatre ans plus tard nous étions si enthousiastes par rapport à ce modèle que nous avons décidé de créer l’association Part-Time Optimization (PTO) pour le promouvoir en Suisse. En 2014, nous avons eu le soutien du Bureau fédéral de l’égalité entre femmes et hommes (BFEG) et peu à peu l’appui de grandes firmes dans le pays. En parallèle, j’ai créé avec Mirko Humbert une plateforme de mise en partenariat professionnel en Suisse (www.wejobshare.ch).

Quelles sont les principales motivations des candidats au jobsharing ?

La raison principale qui motive les candidats au jobsharing est la conciliation vie professionnelle-vie personnelle. Le jobsharing est une solution qui permet notamment aux femmes (ou aux hommes !) qui veulent consacrer du temps à leur famille d’exercer leur activité à temps partiel tout en poursuivant leur progression de carrière. Mais parmi les jobsharers il y a aussi beaucoup de slashers : c’est une organisation du travail qui permet d’avoir 2 jobs en parallèle. Je suis moi-même une slasheuse : je travaille aujourd’hui en jobsharing à 30%, je suis entrepreneuse et je suis directrice de l’association PTO (Part-Time Optimisation).

On voit bien l’intérêt des salariés vis-à-vis du jobsharing en matière de progression de carrière mais pourquoi les entreprises le préféreraient-elles au temps partiel classique ?

C’est simple, avec le jobsharing, les entreprises évitent la discontinuité de l’activité : au lieu d’avoir une personne qui n’est pas disponible un jour par semaine quand elle est à 80% par exemple, vous disposez d’un binôme, donc d’un collaborateur en permanence du lundi au vendredi, tout en permettant à 2 personnes de travaillez à temps partiel. Par exemple, un certain nombre de binômes sont organisés selon le schéma suivant : lundi, mardi, mercredi travaillés par le premier membre du binôme et mercredi, jeudi, vendredi par le deuxième avec un jour en commun.

Cela suppose évidemment de repenser les postes : c’est ce qu’on appelle la réallocation des équivalents temps plein. Pour les entreprises, cela permet de créer par exemple des postes à 120% ou 150% partagés par 2 personnes.

Quels conseils donneriez-vous pour un jobsharing réussi ?

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les membres du binôme ne doivent pas nécessairement se connaître, mais ils doivent surtout partager un état d’esprit, des valeurs.

Il faut éviter les candidats imbus de leur personne et s’assurer qu’ils acceptent de travailler en collaboratif et d’être co-responsables puisque l’évaluation se fait en commun. Si les candidats ne correspondent pas à ces critères, nous leur conseillons de ne pas tenter l’aventure, car ils courent le risque d’être source de conflit permanent au sein du binôme, mais aussi de créer des difficultés au sein de l’équipe plus large. Par ailleurs, en jobsharing, chacun doit accepter de donner plus de temps que sur un temps partiel classique car on reste toujours en contact avec l’autre membre du binôme.

Pourquoi le jobsharing est-il plus développé dans certains pays comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou la Suisse qu’en France ?

Effectivement, le jobsharing est plus développé dans ces pays. En Allemagne, 27% de firmes proposent le partage de poste, 27% en Suisse (dont ¼ pour des postes de cadres) et 25% en Angleterre.

L’environnement économique, social et juridique est un levier de développement du jobsharing. Par exemple en Suisse, nous avons un taux de chômage très faible, des salaires très élevés qui permettent aux mères de réduire le temps d’activité tout en continuant à gagner correctement leur vie et pas de système d’accueil des enfants comme en France. Ensuite, le droit du travail y est très souple. Mettre en place le jobsharing en Suisse est simple car il n’y a pas de règle particulière le concernant. Les parties s’engagent simplement sur un contrat de travail à temps partiel avec éventuellement une annexe qui précise les modalités spécifiques d’organisation du jobsharing avec le partenaire du binôme. Le droit du travail à temps partiel en France est beaucoup plus rigide.

La Suisse connaît un gros problème de capital humain avec des femmes qui sont très diplômées (en moyenne plus que les hommes) mais qu’on ne retrouve pas dans les postes à responsabilités. Cela est directement lié au fort taux de temps partiel chez les femmes en Suisse : 59% de femmes sont à temps partiel contre 17% d’hommes. Par exemple, les hôpitaux suisses sont très avant-gardistes en matière de jobsharing et ont une incitation à payer certaines prestations d’accompagnement de jobshare pour ne pas perdre leurs talents féminins.

Aujourd’hui plusieurs facteurs sont favorables au développement plus rapide et plus profond du jobsharing en Europe. D’abord, les firmes savent qu’elles doivent promouvoir les femmes sur des postes à responsabilité. Le deuxième facteur est le coût financier pour une entreprise que représente la perte de leurs talents féminins vers 30 ans, au moment de la naissance de leurs enfants, c’est-à-dire au moment où l’entreprise a investi un maximum de ressources pour la former. Enfin, les générations Y et Z sont de plus en plus attirées par l’entrepreneuriat et le slashing et n’hésitent pas à émettre leurs conditions à leur employeur, notamment en matière d’organisation du travail.

Les technologies de l’information ne rendent-elles pas plus simple le jobsharing ?

Le modèle du jobsharing est d’autant plus attractif aujourd’hui que le numérique en facilite sa pratique. Pendant des années, les entreprises étaient réticentes au jobsharing et soulignaient le risque de manque de communication et de cohérence entre les partenaires. Aujourd’hui, ça n’est plus le cas grâce aux outils de communication, de gestion de projets… Pour avoir fait l’expérience du jobsharing en travaillant dans des zones « exotiques » comme le Tadjikistan, je n’ai jamais eu de problème de communication avec ma collègue. S’il y avait une urgence, elle m’envoyait un message instantané ou un sms ou on en parlait par Skype. Aujourd’hui, on a les moyens de rester toujours connecté. On ne peut plus nous dire que le binôme n’était pas informé. C’est le seul point de vigilance des syndicats en Suisse vis-à-vis du jobsharing : le risque est de devenir un travailleur connecté en permanence. Nous sommes effectivement dans une nouvelle société qui ne fonctionne plus comme avant grâce au numérique, mais il faut aussi apprendre à poser ses règles. Dans un duo, il est important de savoir dire « là j’ai besoin d’un temps déconnecté ».

Plus d’informations sur le colloque Job & Top Sharing : https://topjobsharing2017.com/

Pour plus d’informations sur le Job et le Top sharing, lisez notre fiche pratique

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